L'absence - Serge ALVAREZ
L'absence
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À l’agence nationale pour l’emploi il ferme les yeux. Toujours il ferme les yeux lorsqu’il pense que tout est trop difficile ou bien lorsqu’il veut se faire oublier. Il peut y rester des heures, s’installer et attendre. Le matin elle prend le bus et sur la vitre elle pose sa tête. Elle ferme les yeux. Elle ne dort pas, simplement tout devient plus léger. Elle n’a pas besoin de regarder les arrêts, son corps sait quand il faudra descendre. Après la traversée il tombe presque droit, épuisé sur le sable humide. Il a réussi. L’eldorado croit-il. Sur cette plage il ferme les yeux. Il ne peut pas encore regarder ce monde nouveau. Trois, deux, un, les médicaments agissent. Sur la table d’opération il ferme les yeux. Il se réveillera différent et peut-être guéri, maigre enfin. Elle s'appuie sur la rampe qui mène au douzième étage de son immeuble. Cité des Tarterets. Ils ne répareront jamais cet ascenseur. Elle ferme les yeux et dans un souffle reprend ses sacs de course. Encore cinq étages. Sur la poitrine de son père elle ferme les yeux. Il n’est pas sûr de revenir, de retrouver toute sa tête. Le cerveau n’a pas été irrigué pendant de longues minutes. Elle sent la cage thoracique qui monte et descend, il n’est pas mort mais derrière ces paupières closes il n’est peut-être plus là. Dans une rue plus calme il prend les devants et se lance et l’embrasse. Ils ferment les yeux, pas tellement sûr il les ouvrent et puis les ferment à nouveau. Les langues se caressent avant de se séparer. Ils se reverront demain au lycée.

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Il dit : ferme les yeux. Il dit cent fois de fermer les yeux. Ce n’est pas un abandon. C’est une confiance. Ferme les yeux. Le noir se fait. Toute cette obscurité comme la surface d’une eau lisse. Il faut se laisser couler, accepter que la respiration manque et que les poumons brûlent. C’est froid. Dans l’obscurité il y a toujours une menace. C’est une autre vie. Plus rien n’est pareil, ni le sol sous les pieds, ni l’équilibre, ni la présence, ni l’air. Très vite il y a les rêves et la divagation, le sommeil qui guette et nous transformera en gisants. Quelqu’un ferme les yeux et il s’absente de ce monde-là. Il n’est pas loin pourtant. Séparé de nous par une coupure à peine plus épaisse que la peau elle-même. Combien de temps peu-t-on rester ainsi sans dormir, sans mourir ? Quelqu’un ferme les yeux. Si je le regarde, si nous le regardons, même cent fois, c’est toujours son absence que nous voyons. Il n’est plus là. Alors par un étrange renversement il devient un miroir qui nous reflète. Cent fois. Parfois gros, parfois chauve, parfois blanc, parfois noir, parfois fille, parfois garçon, parfois triste, parfois émouvante. C’est un voyage à la surface de l’autre, une plongée en soit pour qui se laisse aller. Parce que la frontière impénétrable de la paupière nous empêche de devenir l’autre absolument, nous nous superposons, nous nous interrogeons, cent fois des yeux se ferment et nous regardent.

Texte Samuel Doux
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